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05 février 2021

Jean-Philippe Thibault - jpthibault@lexismedia.ca

Merci, M. Bélanger

DÉCÈS DE JULES BÉLANGER (1929-2021)

Jules Bélanger

©Jean-Philippe Thibault - Gaspésie Nouvelles

Il y a trois mois à peine, j’appelais Jules Bélanger pour quelques informations complémentaires à un article sur les dernières Ursulines qui devaient quitter Gaspé, loin de me douter qu’il s’agirait de notre dernière conversation.

C’est Jean-Marie Fallu qui m’avait suggéré de lui passer un coup de fil, m’expliquant qu’il était probablement le mieux placé pour répondre à mes interrogations. Ce que je fis. A brûle-pourpoint, il avait répondu patiemment à toutes mes questions, l’esprit toujours vif, sans hésitation, sans chevrotement dans la voix. Généreux de son temps, il m’avait ensuite fait parvenir par courriel deux documents qu’il avait préparés en 2014, à l’occasion du 90e anniversaire des Ursulines. Je l’imagine bien dans son sous-sol, au fond de son paisible sanctuaire – ou plutôt son antre comme il le désignait – entouré de ses centaines de livres, à manipuler avec soin la souris de son ordinateur pour partager ses connaissances, transférer son savoir d’une génération à une autre. Pédagogue un jour, pédagogue toujours. Féru d’histoire – le mot est faible pour l’homme – c’est avec un plaisir évident que ce grand Gaspésien m’avait instruit, une fois de plus.

Il y a moins de deux ans, j’étais cette fois allé le voir chez lui, à l’occasion de la sortie de sa biographie, intitulée sobrement Jules Bélanger – Le pays intérieur. C’est son ami Sylvain Rivière qui l’avait convaincu de s’ouvrir à lui, pour partager une ultime fois la richesse de son passé, pour laisser entrevoir, de l’intérieur justement, l’étendue de ses accomplissements, lui suggérant au passage qu’un jour il serait trop tard pour le faire. Réticent au départ, il acceptera finalement la proposition, fort heureusement pour la mémoire collective. Ceux qui se sont assis en face de lui savent que les anecdotes d’un autre siècle vont rapidement fuser, si on le questionne un tant soit peu sur l’histoire de la région qu’il a tant aimée. J’écrivais à ce moment que discuter avec Jules Bélanger, c’était un peu comme se replonger dans l’histoire de la Gaspésie et du Québec. Parce que cette histoire, il ne l’avait pas que vécue, il avait aussi participé à la construire.

À ce point, dresser la liste exhaustive de ses réalisations n’est pas chose aisée. Par où commencer? En tête de lice, il aurait probablement suggéré sa contribution à la création du Musée de la Gaspésie en 1977 (il présidera en 2009 la campagne de financement pour son agrandissement, récoltant au passage 1,5 million de dollars). De son propre aveu, il s’agissait de l’une de ses plus grandes fiertés. Quatre ans plus tard, en compagnie d’Yves Frenette et Marc Desjardins, les trois coucheront sur papier la monumentale Histoire de la Gaspésie. « Documenter l’histoire d’une région de façon aussi précise, scientifique et globale, cela ne s’était jamais fait au Québec. Mais c’était essentiel, car il y avait eu des moments regrettables où, semblant oublier notre héritage, on a ouvert greniers et sous-sols à des brocanteurs étrangers qui venaient acheter pour quelques dollars notre patrimoine matériel », commentait le principal intéressé en 2015 dans les pages du journal Le Pharillon ... qu’il avait participé à mettre sur pied. Certains se rappelleront qu’en 1970, il fut membre fondateur et vice-président de Diffusion-Gaspésie, qui sera à l’origine de l’ouverture du Pharillon en 1973 et de Radio-Gaspésie en 1978. « Nous étions pauvres de médias bien à nous à cette époque. Les deux sont un peu comme frère et sœur », dira-t-il un jour à l’auteur de ces lignes, sans préciser qui était le frère et la sœur. Mais à bien y penser, en relisant les nombreux articles de presse à son sujet, en consultant les archives, sa plus grande fierté aura tout simplement été d’avoir obtenu son baccalauréat ès arts, et d’avoir terminé son cours classique avec une très bonne mention. C’est à tout le moins ce qu’il nous affirmait en 2019. « Parce que j’avais conscience d’avoir la clé qui ouvrirait la porte de mes rêves, qui m’amènerait ailleurs, où je voulais », disait-il. Et des portes, il en aura ouvert plusieurs.

En rafale, même si le procédé est un peu réducteur, et au risque de tendre ce texte vers l’infini, rappelons que Jules Bélanger a mis sur pied et présidé le comité d’implantation du Cégep de la Gaspésie et des Îles, participé aux assises du Conseil supérieur de l’éducation, travaillé au sein du groupe ayant pour mission en 1995 de mettre la table pour une première politique culturelle du Québec, présidé le conseil d’administration du Musée de la Gaspésie de 1977 à 1995, participé à la fondation du Centre des Jeunesses musicales canadiennes de Gaspé, été nommé Officier de l’Ordre national du Québec en 2006 et honoré du prix Gérard-Morisset en 2015 (une des plus hautes distinctions décernées annuellement par le gouvernement du Québec en patrimoine). Entre autres choses.

En politique, à l’invitation de René Lévesque, il se présentera comme candidat aux élections de 1976 et servira même de guide pendant un bref instant au président français François Mitterrand, lors de son passage à Gaspé en mai 1987. Il aura aussi bien connu Gilles Vigneault à l’Université Laval pendant ses cours d’été de 1959 à 1961, assistant au tout premier concert de sa carrière sur la rue St-Jean, célébrant avec lui son 34e anniversaire.

Mais par-dessus tout, et surtout, il aura été un pédagogue du début jusqu’à la fin. Entre 1958 et 1987, il est tour à tour professeur de français et de latin au Séminaire de Gaspé, professeur de langue et de littérature au Collège de la Gaspésie, de même que coordonnateur du Département des lettres et des arts. Il poursuit son parcours au Conseil supérieur de l’éducation (1981-1986), puis au Conseil d’administration de Radio-Québec (1980-1985). En recevant le Prix Gérard-Morisset en 2015, après avoir jeté un coup d’œil au passé par-dessus son épaule, il dira que l’enseignement a été le fil directeur de son existence, que le métier d’enseignant est celui qu’il n’a au fond jamais cessé de pratiquer. « D’une certaine façon, dit-il, ma vie se résume au titre de mon livre "Ma Gaspésie, le combat d’un éducateur". Qu’est-ce donc en effet que le rôle d’éducateur, si ce n’est de travailler à l’émergence des forces libératrices d’un peuple? »

C’est en toute humilité que j’écris ces quelques lignes. D’autres l’ont beaucoup mieux connu que moi. Les éloges n’ont d’ailleurs pas tardé à venir en apprenant son décès à l’âge de 92 ans, dans la nuit de jeudi à vendredi. Jean-Marie Fallu, président actuel du conseil d’administration du Musée de la Gaspésie, a vu son cheminement professionnel influencé par Jules Bélanger. « Celui que les proches appelaient amicalement le grand Jules, fut pour moi un modèle de détermination, de fierté et de droiture dans tout ce qui touchait le développement et le rayonnement de notre institution régionale. Étant exigeant, il visait toujours l’excellence. À son contact, on se sentait vite inspiré et amené à nous surpasser. J’ai beaucoup appris de lui, car il était, entre autres, un brillant communicateur et un fin négociateur. Je le voyais comme une sorte de père intellectuel. Il me manquera beaucoup. »

Idem pour le maire de Gaspé, Daniel Côté, qui s’est exprimé par l’entremise des réseaux sociaux. « S’il s’est éteint, l’ensemble de son œuvre lui survivra et continuera de guider nos réflexions et nos actions [...] Monsieur Bélanger a su marquer plusieurs générations par sa prestance, sa vision, sa détermination et sa soif de voir cette contrée de mers et de montagnes prendre l’envergure qui lui revient [...] Je garderai toujours cette image de vous comme étant un grand sage, ayant une vision et une force de caractère enviables, ayant sa Gaspésie et son Québec bien tatoués sur le cœur. Vous nous quittez en laissant une trace indélébile dans nos communautés; je vous salue amicalement et sincèrement. »

L’actuel directeur général du Musée de la Gaspésie, Martin Roussy, n’a également pas manqué l’occasion de souligner cette grande perte pour la région. « J’ai eu le bonheur de discuter avec Jules l’automne dernier le jour de son anniversaire. Il soufflait 91 bougies. Nous étions sur le patio de sa maison. L’équipe du Musée lui avait offert comme cadeau, tout simple, comme lui, une paire de pantoufles pour garder ses pieds au chaud. Il riait. Il faut savoir que le matin même, il avait découvert que sa vieille paire était trouée. On a bien ri. Il voulait me parler d’un projet pour le Musée. Il avait les yeux qui brillaient. Jules a toujours eu le Musée dans son cœur. Jusqu’à son dernier souffle. Heureusement pour nous tous, son héritage demeurera bien vivant pour de nombreuses générations de Gaspésiennes et de Gaspésiens. »

Autant de voix qui tiennent à souligner l’apport indéniable de ce grand bâtisseur de la Gaspésie et qui j’en suis certain, se joindront à la mienne pour tout simplement lui dire, une dernière fois, Merci, M. Bélanger.

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